Sommeil et
perspectives anthropologiques
Les
humains sont des primates. Cela signifie que, comme les petits des
autres primates supérieurs, le bébé humain est censé :
-
Etre
contre le corps de sa mère en permanence pendant ses premiers mois de
vie, et continuer ensuite à passer beaucoup de temps en contact physique
étroit avec sa mère pendant ses premières années,
-
Dormir
contre sa mère pendant ses premières années de vie,
- Etre
allaité à la demande pendant ses premières années de vie.
Quelles que soient les croyances spécifiques à une culture quant à la
façon de s'occuper des jeunes enfants, elles ne changent rien aux
besoins fondamentaux du bébé humain. Que cela nous plaise ou non, la
norme biologique prévue pour le petit de notre espèce est qu'il ait
accès au sein maternel pendant la nuit pendant plusieurs années, et non
pas qu'il s'endorme seul, dorme seul ou se débrouille pour se rendormir
seul s'il se réveille.
Nous pouvons employer toutes sortes d'astuces pour faire en sorte que
les bébés laissent leurs parents tranquilles pendant la nuit, et
certains bébés semblent s'adapter mieux que d'autres à ce souhait de
leurs parents (semblent, car il est difficile de savoir ce qu'il en est
réellement).
Certains bébés semblent être facilement capables de dormir seuls (j'ai
eu un
enfant de ce genre : mon fils trisomique). Nous pouvons considérer les
besoins des enfants comme une « mauvaise habitude », ou comme une «
manipulation », et justifier ainsi la façon dont nous les réprimons.
Mais cela ne changera rien aux besoins fondamentaux du bébé : être
contre le corps de sa mère, dormir près d'elle, et avoir accès au sein
aussi souvent qu'il en ressent le besoin.
Tant que l'on fera croire au parents qu'ils sont en droit d'attendre que
leur enfant « fasse ses nuits » rapidement, tant que nous considérerons
que les besoins normaux des enfants ne sont que « des mauvaises
habitudes », le
« problème des nuits » perdurera. Plutôt que de changer les besoins des
enfants, ils nous faut changer nos croyances culturelles et nos
attitudes.
Savoir que le comportement de l'enfant est normal est souvent tout ce
dont les parents ont besoin. J'encourage les parents à profiter de cette
période de grande proximité avec leurs enfants ; elle durera peu de
temps par rapport à toute leur vie.
Breastfeeding and co-sleeping in anthropological
perspective. K Dettwiler. Lactnet, 5/02/2000.
(Mots-clés : sommeil,
besoins des enfants)
Pratiques concernant le
sommeil aux USA et au Japon
Les
auteurs ont évalué les relations entre le sommeil partagé et les
problèmes de sommeil dans 2 cultures très différentes (les USA et le
Japon), mais possédant un niveau socio-économique similaire. Ils ont
pour ce faire interrogé les parents d'enfants âgés de 6 à 48 mois (56
enfants japonais et 61 enfants américains de race blanche), en bonne
santé, et qui avaient été ou étaient encore allaités. Tous ces parents
appartenaient à un milieu socio-économique moyen.
Les enfants japonais dormaient beaucoup plus souvent avec leurs parents
que les enfants américains (59% contre 15%). Tous les enfants japonais
qui dormaient dans le lit de leurs parents y passaient toute la nuit,
alors que 89% des enfants américains qui dormaient dans le lit de leurs
parents n'y passaient qu'une partie de la nuit. Presque tous les enfants
japonais s'endormaient contre le corps d'un adulte ; dans 23% des
familles japonaises, la mère dormait avec l'enfant et le père dormait
ailleurs. Les enfants américains qui dormaient avec leurs parents
avaient beaucoup plus de problèmes d'endormissement et de réveils
nocturnes que les enfants américains dormant seuls et que les enfants
japonais dormant avec leurs parents ; chez ces derniers, la fréquence
des réveils nocturnes était la même que celle constatée chez les enfants
américains dormant seuls.
Les croyances concernant le sommeil des enfants sont très différentes
dans les 2 pays. Aux USA, on considère que l'enfant doit devenir
indépendant le plus rapidement possible, alors qu'au Japon il est
considéré comme ayant besoin d'établir des relations d'interdépendances
avec les autres, particulièrement avec ses parents. Au Japon, le fait
que l'enfant dorme avec ses parents est appelé « kawa », ce qui signifie
« rivière entre les berges » ; cette évocation de l'enfant dormant entre
2 adultes qui le protègent est très positive. Au contraire, le fait que
l'enfant dorme avec ses parents est vécu négativement par la plupart des
parents américains. Alors qu'aux USA une femme est au moins autant
épouse que mère, elle est mère avant d'être épouse au Japon, le lien
mère-enfant passant avant le lien conjugal.
Les différences de conceptions du maternage et du sommeil de l'enfant
constatées entre le Japon et les USA semble être avant tout culturelles.
L'expérience des familles japonaises démontre que le fait que l'enfant
dorme dans le lit des parents n'est pas en soi la cause des problèmes
d'endormissement et de réveils nocturnes constatées chez les jeunes
enfants. Le fait que l'enfant dorme avec ses parents a été la norme tout
au long de l'histoire de l'humanité, et le reste encore dans de
nombreuses cultures. L'idée typiquement occidentale qu'il est nécessaire
d'obtenir de l'enfant qu'il dorme le plus jeune possible seul dans une
pièce séparée pourrait expliquer, tout au moins en partie, la fréquence
des « troubles du sommeil » dont se plaignent les parents de ces pays,
cette exigence étant inadaptée aux capacités d'adaptation de l'enfant.
Cosleeping in context : sleep practices and problems in
young children in Japan and the United States. S Latz, AW Wolf, B Lozoff.
Arch Pediatr Adolesc
Med 1999 ; 153(4) : 339-46. (Mots-clés
: sommeil, USA, Japon)
Les enfants doivent-ils
dormir avec leurs parents ?
De
nombreux professionnels de santé recommandent aux parents de ne pas
prendre leur bébé dans leur lit, et de ne pas le faire dormir dans un
lit d'adulte. Par ailleurs, de nombreux parents prennent leur enfant
dans leur lit tout au moins occasionnellement, et certains auteurs
estiment que cette pratique est la norme pour notre espèce, et présente
divers avantages. Dans l'ensemble, on peut estimer que les médecins qui
donnent des conseils aux parents sur le sujet le font en se fondant non
sur des études sérieuses (qui n'existent guère), mais sur des
convictions personnelles. Doit-on recommander cette pratique ou la
condamner ? Cet article fait le point de la littérature existant sur le
sommeil de l'enfant dans le lit parental.
D'un point de vue ethnologique, le fait que l'enfant dorme avec sa mère
est une pratique naturelle et courante. De tous les petits mammifères,
le petit humain est celui qui est le plus immature à la naissance, et
qui a besoin de l'attention la plus importante pour assurer sa survie.
Les mammifères ont besoin de contact physique ; des études sur des
singes ont amplement démontré l'importance de ce contact, indépendamment
de tout aspect nutritionnel.
Des études récentes, effectuées en laboratoire de sommeil, ont montré
que le sommeil était qualitativement différent chez les enfants qui
dormaient avec leur mère par rapport à des enfants qui dormaient seuls.
Les enfants qui dormaient avec leur mère avaient une durée totale de
sommeil plus longue, une durée plus longue de sommeil léger, et une
durée plus courte de sommeil profond. Dans la mesure où la mort subite
du nourrisson (MSN) est en relation avec un trouble du réveil, le fait
que l'enfant dorme plus superficiellement lorsqu'il est avec sa mère
peut abaisser le risque de MSN.
Par ailleurs, l'enfant passe plus de temps à téter lorsqu'il dort avec
sa mère que lorsqu'il dort seul ; de ce point de vue, on peut considérer
que le sommeil partagé favorise l'allaitement.
La MSN est responsable de 33% des décès pendant la première année.
Certains
ont accusé le sommeil partagé d'augmenter le risque de MSN. Cela n'a pas
été retrouvé par les études effectuées sur le sujet. La seule exception
est le tabagisme maternel, qui augmente le risque de MSN lorsque
l'enfant dort dans le lit parental. Un autre sujet de préoccupation est
le risque de suffocation de l'enfant. Une grande étude portant sur les
causes de suffocations a constaté que 8% des décès par suffocation était
dus au fait que l'enfant avait été étouffé par une autre personne avec
qui il dormait.
Une autre étude, publiée en 1999 (Arch Pediatr Adolesc Med) donnait des
chiffres alarmants sur le risque d'étouffement par une autre personne
(adulte ou autre enfant), et concluait qu'il fallait mettre en garde les
parents contre le fait de prendre leur enfant dans leur lit. Toutefois,
cette étude présentait des biais majeurs, tels qu'absence de données sur
les circonstances du décès ; il est donc presque impossible d'en tirer
des conclusions valables ; par exemple, il aurait été très intéressant
de savoir quel pourcentage des parents avait
consommé des sédatifs ou de l'alcool.
Enfin, pour remettre dans son contexte le risque de suffocation, il faut
savoir que le nombre d'enfants décédant pour cette cause est 10 fois
plus bas que le nombre de décès par MSN.
Dans l'ensemble, il n'existe aucune donnée scientifiquement démontrée
qui permette de recommander ou de décourager la pratique du sommeil de
l'enfant dans le lit parental. Par ailleurs, beaucoup de parents et de
professionnels de santé estiment que cette pratique permet de répondre
optimalement aux besoins physiologiques et émotionnels du jeune enfant.
En conséquence, rien ne permet de justifier le fait que de nombreux
pédiatres insistent pour que les parents ne prennent pas leur enfant
dans leur lit, et n'hésitent pas à les culpabiliser ou à les effrayer
s'ils le font. Il est indiscutablement du domaine des professionnels de
santé de mettre en garde les parents contre les problèmes qui peuvent se
poser lorsqu'ils prennent leur enfant dans leur lit alors qu'ils fument,
qu'ils consomment de l'alcool, ou prennent des sédatifs ; il leur
appartient aussi d'expliquer aux parents les règles de base d'un sommeil
dans de bonnes conditions de sécurité pour le bébé, que ce soit dans un
berceau ou dans le lit des parents. Mais prendre l'enfant dans le lit
parental est une décision qui appartient aux parents, comme d'autres
choix de parentage ; il n'appartient pas aux professionnels de santé de
s'élever contre ce choix au nom de leurs convictions personnelles.
Should infants sleep with their parents ? C Kelly. Arch
Adolesc Pediatr Med 2000 ; 154.
(Mots-clés : sommeil)
Sommeil partagé
Nous
passons environ 1/3 de notre vie à dormir. L'endroit où nous dormons et
les personnes avec qui nous dormons sont fonction des cultures et
traditions. Pendant l'essentiel de l'histoire de l'humanité, les bébés
et jeunes enfants ont dormi avec leur mère. Ce n'est que récemment que,
dans les pays occidentaux (Amérique du Nord, certains pays européens),
il est devenu normal et souhaitable de faire dormir les jeunes enfants
seuls dans leur lit et leur chambre. Dans la plupart des sociétés (67%
des 186 cultures étudiées par l'anthropologue J Whiting), la norme est
que les bébés dorment auprès d'un adulte, les enfants plus âgés dormant
soit avec leurs parents, soit ensemble. Dans aucune des cultures autres
que celles des sociétés occidentales, l'enfant ne dort seul tant qu'il
n'a pas au moins 1 an. En fait, les pays occidentaux sont les seuls dans
lesquels les bébés sont couchés dans leur propre lit, situé dans leur
propre chambre.
L'anthropologue Gilda Morelli a comparé les pratiques entourant le
sommeil chez un groupe de parents guatémaltèques et un groupe de parents
américains.
Les enfants guatémaltèques dorment systématiquement avec leur mère
pendant au moins toute leur première année, et ils tètent la nuit à la
demande, la mère dormant généralement pendant que l'enfant tète.
Certains des bébés américains étaient placés seuls dans leur chambre dès
leur naissance ; presque aucun ne dormait régulièrement avec ses parents
; à 3 mois, 58% passaient seuls toute la nuit dans leur chambre, et à 6
mois c'était le cas pour quasiment tous les enfants. Le principal
résultat était que les parents américains se plaignaient beaucoup
d'avoir à se lever la nuit pour s'occuper de leur enfant. Par ailleurs,
les parents américains ritualisaient rapidement le moment du coucher
(histoires, berceuses, bain, jouets.), tandis que les parents
guatémaltèques laissaient tout simplement leur enfant s'endormir
lorsqu'il en avait envie. Lorsqu'on expliquait aux mères guatémaltèques
comment dormaient les bébés américains, elles étaient
profondément choquées et scandalisées de voir qu'on laissait des bébés
dormir tout seuls ; elles ne comprenaient pas le désir d'intimité et de
séparation exprimé par les mères américaines : elles considéraient qu'un
contact physique étroit avec l'enfant allait de soit, et faisait partie
intégrante des soins à l'enfant. Les quelques parents américains qui
prenaient régulièrement leur enfant la nuit dans leur lit le faisaient
pour des raisons pratiques (plus facile pour allaiter, moins fatigant).
S'ils reconnaissaient que cela induisait aussi un lien plus étroit avec
leur enfant, cette pratique était cependant le plus souvent vécue
négativement ; les parents pensaient que ce n'était pas une bonne chose,
et s'efforçaient de faire en sorte que leur enfant dorme seul dans sa
chambre aussi vite que possible. La plupart des parents avaient entendu
des professionnels de santé dire que c'était ainsi qu'un bébé devait
dormir ; il leur paraissait donc normal de suivre cet avis, et ils
étaient persuadés d'agir au mieux des intérêts de leur enfant.
Pourquoi le sommeil partagé est-il important ? Les bébés sont immatures
sur le plan neurologique ; leurs rythmes de sommeil seront anarchiques
pendant les premiers mois. Ils ne font aucune
différence entre la nuit et le jour, passent
beaucoup de temps en sommeil paradoxal, et la régulation de leur
respiration pendant les différentes périodes de sommeil est
beaucoup moins fiable. En dormant près d'un
adulte, l'enfant bénéficie de la stimulation que
représente la présence de l'autre ; il réagit à ses mouvements, à ses
changements de respiration, ce qui l'aide à mettre en place ses
propres structures de régulation des fonctions
vitales pendant le sommeil.
Tous les travaux récents menés sur le sujet sont unanimes. Il est
important que les parents qui ont choisi de faire dormir leur enfant
dans une pièce séparée prennent conscience qu'ils
agissent ainsi pour des raisons strictement
culturelles, et pas du tout pour des raisons biologiques. Et
contrairement à ce qu'ils supposent (et à ce qu'on leur répète
dans notre société), dormir seul n'est ni normal
ni souhaitable pour le jeune enfant.
Sleep with me : A trans-cultural look at the power - and
protection - of sharing a bed. MF Small. Mothering, Nov-Dec 1998, 63-67.
Sandra,
maman d'Evan, né
le 31.03.01, allaité à 100% |