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Un sein plein d'avantages

 

Autrefois délaissé, l'allaitement maternel est aujourd'hui paré de toutes les vertus. Pourquoi un tel regain de faveur? Parce que le lait d'une femme protège de toutes sortes d'infections et rendrait même les enfants plus intelligents.

«Avez-vous été nourri au sein ou au biberon?» Le jour viendra bientôt où les médecins poseront systématiquement cette question déconcertante lors de leurs consultations. Où les compagnies d'assurances la feront figurer dans leurs questionnaires médicaux. De nombreux travaux scientifiques ont, en effet, été lancés ces dernières années pour valider une nouvelle hypothèse: l'enfant qui a bu le lait de sa mère en tirerait encore les bénéfices à l'âge adulte. Il serait mieux protégé de fléaux aussi divers que l'obésité, le diabète, l'hypertension, l'athérosclérose (maladie des artères) et sa conséquence directe, l'infarctus, l'asthme et les allergies, les caries, le mauvais alignement des dents et la sclérose en plaques. Le petit d'homme gagnerait même un quotient intellectuel plus élevé à vie… juste en tétant.
 

Un bébé ne devrait pas toucher un biberon avant l'âge de 6 mois

Tous au sein! La France vient de reprendre à son compte le mot d'ordre lancé l'an dernier par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Une agence du ministère de la Santé a rédigé une «recommandation pour la pratique clinique» sur le sujet. Autrement dit, un guide de l'allaitement réussi qui sera envoyé dès novembre à tous les médecins de ville et à l'ensemble du personnel des maternités. Pour la première fois dans l'Hexagone, le discours pro-allaitement n'est plus uniquement tenu par une poignée d'associations considérées comme extrémistes ou cataloguées babas cool. Toute une génération de femmes et de soignants conditionnée au biberon, symbole de l'hygiénisme, repart aujourd'hui de zéro. Les mères modernes auraient-elles tout oublié des gestes qui ont assuré la survie de l'espèce humaine depuis l'origine?

 

Valérie Douillet,
trois enfants

Professeur de danse reconvertie dans la gestion de l'image de son champion de mari, David Douillet, l'épouse du judoka, 36 ans, a allaité pendant trois semaines leur fils Matteo (4 ans). «Beaucoup de femmes pensent, à tort, que l'allaitement va leur déformer la poitrine. J'ai celle d'une femme qui a eu trois enfants, et je l'assume très bien. Je n'ai jamais eu de réflexion de David à ce propos, au contraire. A l'époque, il a même trouvé que j'avais une poitrine beaucoup plus intéressante!»

Dans sa vénération du lait maternel, l'OMS a placé la barre très haut. Actuellement, un tiers seulement des enfants dans le monde sont nourris exclusivement au sein pendant les quatre premiers mois. Or les experts de Genève ont jugé que, d'un point de vue idéal de santé publique, les bébés ne devraient pas toucher un biberon… avant l'âge de 6 mois. Avec cet édit, le débat a changé de nature. Il était resté longtemps idéologique. On était pour ou contre l'allaitement maternel, comme d'autres étaient pour ou contre l'école privée. Mais les scientifiques se sont immiscés dans la discussion. Ils ont prouvé le rôle du lait maternel dans la prévention des infections chez le nourrisson, moins sujet aux gastro-entérites, aux otites ou aux méningites. Des chercheurs britanniques viennent aussi de démontrer qu'allaiter protège les femmes du cancer du sein, au terme de travaux titanesques portant sur 150 000 personnes dans 30 pays.

D'autres bénéfices sont encore débattus. En septembre, une équipe néo-zélandaise a jeté un pavé dans la mare en concluant que l'allaitement ne protégeait ni de l'asthme ni des allergies respiratoires, contrairement à la thèse qui prévalait jusque-là. Dans l'obésité, son effet protecteur serait démontré dans l'enfance, selon Kim Fleischer Michaelsen, président de la Société internationale de recherche sur le lait humain et la lactation. Mais le chercheur danois juge les travaux encore trop rares pour conclure à propos de l'âge adulte.

La maternité nouvelle génération, celle que le ministère décrit à travers ses recommandations, existe déjà. A Roubaix (Nord), les murs de brique de la clinique Saint-Jean, qui pratique 800 accouchements par an, ne paient pas de mine. Mais les mères qui quittent ces bâtiments sans cachet donnent plus souvent le sein (à 70%, pour une moyenne de 40% dans la région) et plus longtemps qu'ailleurs (trois mois, pour moitié moins dans le département). La recette? D'abord, un peu d'enseignement technique. Placer l'enfant au sein dans la bonne position n'a rien d'inné. «Nous sommes des primates, rappelle l'anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy (1). Or, chez tous les primates, le taux de mortalité du premier-né est très élevé, car les qualités maternelles s'acquièrent par l'apprentissage.» Ensuite, le personnel soignant pratique la lutte systématique contre les préjugés. Un exemple? Ce n'est pas l'allaitement mais la grossesse qui, parfois, transforme une poitrine triomphante en gants de toilette.

Sein ou biberon? Tout se joue avant la naissance. Dans cette période décisive, la «consultante en lactation» de Saint-Jean exécute un numéro bien rodé destiné à retourner les femmes les plus hostiles. Cet après-midi-là, le public est composé de sept futures mamans et d'un futur papa. La sage-femme a invité une jeune mère rayonnante à faire part de son expérience. «Je peux déjà enfiler mes pantalons d'avant la grossesse!» dit celle-ci. La sage-femme: «Madame a retrouvé la ligne grâce à l'allaitement!» Le spectacle peut commencer. Béatrice Chauvière se lève, marche à grandes enjambées, fait passer son nouveau-né en plastique de bras en bras, presse son faux sein en silicone, déroule son argumentaire. Elle a gardé les grands mots pour la fin: «Ce bébé n'a pas demandé à venir. Ce n'est pas votre cadeau de Noël. Il a droit au meilleur, votre lait, même pour quelques jours seulement.»

La démonstration a ébranlé les convictions d'Ingrid. Restée sur une mauvaise expérience avec son premier enfant, cette mère de 29 ans s'était juré de ne jamais recommencer. «Je ne suis plus aussi catégorique», constate- t-elle en quittant la salle. Sylvie, elle, n'a pas changé d'avis. Sur la défensive, cette grande fille de 28 ans, toute en longueur, a le sentiment d'être passée au tribunal. «Je suis complexée par rapport à mon corps, confie-t-elle. Je fais un blocage à l'idée d'allaiter.» D'ailleurs, sa poitrine ne s'est pas développée. «C'est un signe.»

Comme les simples visiteurs de la maternité, Sylvie savait où elle mettait les pieds. Les dix commandements qui régissent le quotidien d'un personnel dévoué à l'allaitement sont placardés sur tous les murs. Malgré les apparences, la clinique n'est pas sous l'influence d'une secte, mais sous contrôle du très sérieux label de qualité «Ami des bébés», accordé en mai dernier par l'OMS et l'Unicef. 16 000 établissements l'ont obtenu dans le monde. Dont 2 en France.

Pourquoi si peu, quand toutes les maternités suédoises sont certifiées, quand 230 établissements sur 350 le sont au Kenya? L'obstacle principal est les liaisons dangereuses entretenues par les maternités françaises avec les industriels de la nutrition infantile. Aux lois du label s'ajoute en effet une condition éliminatoire: «Ne pas recevoir de cadeaux des fabricants de lait pour nourrissons.»

 

Dominique Voynet, deux enfants

La secrétaire nationale des Verts, 43 ans, a allaité pendant cinq mois sa fille cadette (8 ans). «J'allaitais encore ma fille quand j'ai été choisie comme candidate à la présidentielle. Pas de problème les jours où je travaillais à la maison, à Dole. Avoir un bébé au sein n'empêche pas de téléphoner... Mais quelle galère lors des réunions à Paris! Le copain qui avait accepté de jouer la nounou me faisait signe de me dépêcher quand le bébé s'impatientait. Petit à petit, je suis passée au biberon.»

La clinique de Roubaix a profité, comme les autres, de leurs largesses. Les tabourets Ikea glissés sous les pieds des mères qui allaitent ont été offerts par une marque de lait. Les polochons pour caler le bébé au sein, par une autre. Idem pour l'appareil de photothérapie qui traite la jaunisse du nourrisson. Mais, depuis deux ans, Saint-Jean doit faire sans. Label oblige. L'autre établissement français certifié, la maternité de Lons-le-Saunier (Jura), a dû lui aussi se passer des chèques des fabricants qui servaient à financer les programmes de formation du personnel. «Toutefois, certains laboratoires avaient déjà cessé de nous subventionner parce qu'ils nous jugeaient trop actifs en faveur de l'allaitement maternel», indique le Dr Francis Schwetterlé, chef de service.

La perspective d'être pénalisé financièrement dissuade de nombreux candidats au label. La Coordination française pour l'allaitement maternel (Cofam), qui assure la promotion du label en France, a créé en juin un groupe de travail chargé de répondre rapidement à une question explicite: «Comment permettre à des maternités de devenir Ami (es) des Bébés quand elles sont obligées, pour des considérations purement fonctionnelles et en absence de fonds publics suffisants, de recevoir un soutien financier de l'industrie alimentaire infantile?» Concrètement, la discussion devrait porter sur la distinction subtile entre les cadeaux acceptables et ceux qui ne le sont pas.

Mais les faits sont tenaces. Une famille qui nourrit un bébé au biberon dépense en moyenne 250 euros en boîtes de lait la première année, selon Nestlé. De quoi motiver les industriels à rester entreprenants envers les maternités, même si une loi, en vigueur depuis 1998, encadre plus sévèrement leur présence. «Nous recevons des demandes de parrainage pour des formations ou de subvention pour du matériel», affirme Laurent Freixe, directeur général de la division nutrition de Nestlé France, n°1 en France avec les marques Guigoz et Nestlé. L'usage veut que le montant soit proportionnel au nombre de bébés nourris au biberon, avec un tarif variant de 10 à plus de 100 euros par enfant, selon différentes sources. «Nous raisonnons en fonction du potentiel de la maternité, c'est-à-dire du nombre de naissances, poursuit Laurent Freixe. Mais la fourchette évoquée est exagérée.»
 

Si allaiter n'est pas une maladie, c'est en tout cas un combat!

Malgré ce contexte ambigu, les Françaises sont de plus en plus nombreuses à allaiter. Un cap symbolique vient d'être franchi, avec plus de 1 femme sur 2 qui donne le sein à la naissance. La proportion était tombée au plus bas dans les années 1960 et 1970, pour remonter lentement par la suite, passant de 43% en 1991 à 51% dix ans plus tard, selon la Sofres. Mais, à ce train de sénateur, il faudrait encore vingt ans pour rattraper les autres pays européens! La Norvège affiche déjà un taux record de 98%, l'Allemagne, 85%, l'Italie, 75%, et le Royaume-Uni, 70%. La mobilisation des soignants, si le guide du ministère atteint son but, peut faire la différence. Les familles des milieux modestes, où le biberon reste majoritaire, sont particulièrement concernées.

En attendant, les femmes se sont prises en main. Pousser la porte d'une réunion de la Leche League (prononcer à l'espagnole: «létché») suffit à s'en convaincre. Cette association d'origine américaine constitue des groupes d'entraide entres femmes qui allaitent, sur le modèle des Alcooliques anonymes, ou des Weight Watchers pour l'obésité. Si allaiter n'est pas une maladie, c'est en tout cas un combat! Les propos tenus ce jour-là dans l'appartement d'une adhérente du centre de Paris en témoignent. Léa, émue aux larmes quand arrive son tour de prendre la parole, raconte comment elle a extrait son lait toutes les deux heures avec une pompe manuelle pour nourrir Azalée, placée en couveuse. «Au début, les infirmières m'ont regardée bizarrement, car j'étais la seule à le faire dans le service des prématurés. Puis elles ont accepté de lui donner mon lait à la tasse la nuit, puisque je ne pouvais pas dormir sur place.» De son côté, Estella a entendu tout et son contraire quand elle a essayé des heures durant de mettre Gaëlle au sein. «Une nounou débordée m'a dit que j'avais les mamelons trop mous, une autre, qu'ils étaient trop plats, jusqu'à ce qu'une troisième, plus patiente, m'aide à trouver le coup.»

Mieux informés, les futurs parents sont plus que par le passé en position de faire un choix. Mais ce choix, parfois, tourne au dilemme. Dans la vallée d'Albertville (Savoie), là où l'Isère n'est encore qu'un gros torrent de montagne, des mères ont vécu pendant des années près d'un incinérateur d'ordures ménagères qui a empoisonné l'environnement en silence. Leur organisme a accumulé des réserves de dioxine, un polluant de sinistre réputation depuis Seveso, qui se concentre dans le lait maternel.

 

 

Loïck Peyron, quatre enfants

Les enfants de ce skipper de la Route du rhum, 42 ans, ont tous été allaités. «Les bébés nourris au sein ont un grand avantage: ils laissent dormir leur père. Mais ma femme, à l'inverse, en a beaucoup bavé. Aucun d'eux n'a fait ses nuits rapidement! Par la suite, je me suis levé pour donner des biberons. Et cela m'a rappelé les quarts sur le bateau.»

Joëlle habite Saint-Vital, un bourg à flanc de coteau à quelques kilomètres de l'usine, qui a fermé l'an dernier. Cette adhérente de l'Acalp, l'association des victimes de la pollution, a réuni chez elle deux de ses compagnes d'infortune. Autour de la grande table en bois du salon, il y a donc Joëlle, 41 ans, 19 picogrammes de dioxine par gramme de matière grasse dans le lait, Nathalie, 29 ans, 18 picogrammes, et Vanessa, la plus jeune, qui nourrit sa fille au biberon. Ces taux, mesurés l'hiver dernier, sont à peine supérieurs à la moyenne nationale (16,5 picogrammes). De quoi se sentir rassuré? Pas le moins du monde. Car les analyses ont été faites après plusieurs mois d'allaitement. Or les mères se décontaminent… à mesure que l'enfant tète. Ces mesures laissent penser qu'à la naissance les taux étaient anormalement élevés. Inquiétant, quand les scientifiques s'avouent incapables d'évaluer le risque encouru par le bébé. Ainsi, le lait fait passer le meilleur, mais parfois aussi le pire. Ici, des polluants. Ailleurs, des virus, comme celui du sida. Aux Etats-Unis, des chercheurs pensent avoir trouvé le virus du Nil occidental dans le lait d'une mère atteinte de la maladie, qui sévit là-bas sous forme d'épidémie.

Avec le recul, Vanessa la Savoyarde estime avoir pris la bonne décision. «Avec le lait en boîte, j'ai l'esprit tranquille. J'ai eu peur de regretter d'avoir allaité ma fille si elle avait eu le moindre problème de santé par la suite.» Le seul remède proposé par les médecins est l'infusion d'ortie, un dépuratif. A la maternité d'Albertville, l'allaitement n'est pas contre-indiqué. «Il semblerait que le bénéfice soit supérieur au risque, non avéré, lié à la dioxine», indique prudemment le Dr Jean-François Dardenne, chef du service. Joëlle, qui doit accoucher en novembre, n'est toujours pas sortie de son dilemme.

Les femmes, heureusement, n'ont pas besoin d'en appeler à la science pour se convaincre qu'allaiter est aussi un plaisir. Le seul débat porte sur l'adjectif: sensuel, ou sexuel? «Les deux», répond Sarah Blaffer Hrdy. La chercheuse de l'université de Californie relate dans son dernier ouvrage comment la mise au sein provoque chez la mère une montée d'ocytocine. «Cette hormone répand en elle un calme béat qui réduit son inhibition naturelle envers un étranger comme le nouveau-né», explique Hrdy. En clair, la molécule joue un rôle clef dans l'attachement à l'enfant. Or, chez les mammifères, l'hormone en question est aussi impliquée dans la jouissance sexuelle. «Prétendre ressentir un orgasme en allaitant serait probablement de l'exagération», sourit Hrdy. Et la spécialiste de l'évolution de poser dans son livre la question qui dérange: «Qui est venu le premier? L'érotisme de téter ou les sensations érotiques d'adulte s'accouplant?» L'auteur plaide pour le premier. Mais ce n'est encore qu'une hypothèse.

Estelle Saget

source : L'Express du 31/10/2002 - http://www.lexpress.fr/Express/